Libération
« Enfin un roman où le fantastique, le romantisme et de grandes réflexions sur l’humour s’entremêlent. Un roman loufoque (s’armer d’une grande capacité d’abstraction et de distanciation). »

Lire
« Que L’Oulipo et Pérec soient les premiers amours de Violette n’étonnera ici personne. Pour le plaisir de la lecture, l’autrice agrémente chacun des chapitres d’une énigme à découvrir. »

Ouest France
« La référence à Jack Kerouac ne nous surprendra pas dans cette frénésie d’histoires se déroulant dans le cadre d’un road trip »

52 dimanche, Violette, 2019

En lançant malencontreusement sa boule de pétanque sur le crâne de Paul, une jeune fille des plus maladroites découvre l’amour un dimanche matin — c’est le premier des 52 chapitres du roman.
​« La mort n’est pas une fin, et il faut donc inverser le cours de l’histoire ». C’est le conseil que Régine la cartomancienne, boule de cristal et autres poupées vaudous, va donner à à la jeune fille aux rêves perdus.
​C’est donc en relançant 52 fois sa boule de pétanque qui fracassera 52 fois la pauvre tête de Paul, qu’Ambre, la jeune fille, va relancer la machine cérébrale de son amoureux. À partir de là, nous ne savons plus dans quel fuseau horaire ou dans quel couloir aérien nous nous trouvons.
Mais les 52 réanimations verront défiler des figures de notre temps (mais pas que) : un cow-boy nu à New York sur la 52 ème avenue, Donal Trump en mobylette, Ambre en gilet jaune esseulé et non moins joyeuse, un vicomte libertin s’exprimant en alexandrin…

Extrait

Chapitre 5

Ambre avait les sourcils froncés. Une mine bien sérieuse qui contrastait avec les couleurs vives de sa tenue. Gilet prune à pois rouges, jupe verte et Doc Martens rose, la jeune femme avait l’air d’une petite fille, pimpante à son habitude, mais concentrée, vraiment concentrée. Il faut avouer que le cochonnet était bien planqué derrière les boules de ses compères et que choisir s’il fallait pointer ou viser n’était pas une mince affaire. En ce beau dimanche d’été, Ambre hésitait. Sourde aux invectives, tout à son affaire, le métal bien lourd se réchauffant dans sa main brûlante, Ambre avait à cœur de bien faire, quitte pour cela à dégommer le jeu de ses copains devenus — le temps d’une partie — ses pires ennemis. Il n’était pas question qu’elle se laisse avoir par les sentiments, elle était là pour gagner, notre enfantine infante. Après avoir fermé un œil — le gauche — puis un autre — le droit — Ambre s’accorda le droit d’aller y voir de plus près. Le pas ferme, la Doc bien en pied, c’est à grandes foulées, l’air décidé, qu’elle se diri-gea vers les boules déjà lancées. Narquois, coincé, le cochonnet lui lança, provocateur, que jamais, Ô grand jamais, elle n’arriverait à l’emplafonner. Il en fallait plus pour impressionner la donzelle qui, le pas ferme, la Doc bien en pied, à grandes foulées, l’air décidé, regagna la zone de tir. Ça se confirmait : elle allait pointer. Sur les côtés, les garçons s’agitaient, criaient, paillaient, sifflaient du Ambre, en veux-tu, en voilà. Seul le discret Paul, morose, pour changer, jouait les indifférents. Muet, la bouche plissée, l’œil sombre, qu’il glissait pourtant bien volontiers — mais en lousdé — sur la pimpante infante, il avait choisi son rôle, il devait tenir son rôle, poète maudit aux trois poèmes (mal) imprimés, à lui la tragédie, oh oui, à lui la déprime, oh oui, à lui la dépression, la très très grande dépres-sion. N’empêche que, calculait-il, s’il faisait mine de relacer son lacet non défait, et s’il se plaçait dans l’axe, le bon axe, au bon moment, se pourrait-il qu’il puisse apercevoir un genou, ou deux genoux, de la fringante sous la pimpante jupe verte ? En fallait-il de la détermination, et de la dépression, oh oui, de la très très grande dépression pour savoir si bien associer projet lubrique + air morose + œil sombre. Une équation bien délicate au résultat incertain, mais Paul était habile calculateur. Le nez en l’air, faisant mine de communier avec les corneilles qui s’égo-sillaient dans les arbres, mimant le parfait ennui, d’un pas de côté il se plaça face à Ambre, de l’autre côté du jeu de boules, bien décidé à relacer son lacet non défait quand la jeune femme se déciderait, mais se déciderait-t-elle, à viser, ou à pointer.

Dans une belle harmonie digne d’une belle chorégraphie, Paul commença à s’accroupir quand Ambre se décida enfin à jouer son coup de maitresse. Dans un ralenti parfait, le premier baissa les yeux au sol quand la se-conde leva les siens au ciel, suivant de près, de très près, la trajectoire de la boule qu’elle avait lancée avec un enthousiasme mal ca-nalisé, une envie de vaincre non dissimulée, et une puissance non calculée. Puissance si puissante qu’en une fraction de seconde le délicat nez du délicat poète se trouva fracturé.

Ô grands cris, Ô grand désespoir, Ô la gaffe ! Quel ange là-haut pour se moquer du sé-rieux de la délicate Ambre qui – à chaque fois qu’elle tentait de forcer sa nature, de froncer ses jolis sourcils et de se concen-trer – immanquablement, imparablement, ne manquait pas de provoquer une catas-trophe. Les corneilles regardèrent impavides les Docs rose se précipiter sur le poète à terre. L’œil sombre, qui avait un peu viré au blanc, le coup aidant, croisa le regard bleu de la jolie pimpante. Il glissa et tourna et s’arrêta net sur le genou, sur les genoux, de la jeune femme accroupie. Ça se confirmait : Paul était amoureux.

CSC Sillon de Bretagne, Saint-Herblain.

Avec le théâtre de l'Entr'Actes & Amandine Glévarec, auteure invitée. Chapitre écrit par Amandine Glévarec.