Cogito

Cette page propose des articles écrits à l’initiative de participant·es au Livre imaginaire. Leurs contributions évoquent une idée, un sentiment, un souvenir. Elles donnent à voir un point de vue, qui, additionnés à d’autres, disent les enjeux personnels, littéraires et sociétaux de cette œuvre participative.



JOSETTE, DOMINIQUE, MÉLODY, SOPHIE : On est pris dans un tourbillon qui lève toutes les barrières de l'imaginaire

TÉMOIGNAGES APRÈS UNE SOIRÉE « LIVRE IMAGINAIRE » À TIERCÉ, AVEC LA COMMUNAUTÉ DES COMMUNES D‘ANJOU LOIR ET SARTHE — 08/10/2020

« Jubilatoire. » (Dominique)
« Tout le monde jouait un rôle. » (Josette)
« On se prend au jeu. » (Dominique)
« J'ai ressenti une émotion toute particulière en écoutant mon texte. » (Sophie)
« On a vraiment l'impression d'avoir vécu une rencontre littéraire. » (Mélody)
« La ligne entre le fictif et le réel était mince. » (Sophie)
« La 4e de couverture retrace bien toutes les impressions ressenties ce soir-là, et les critiques journalistiques sont fidèles aux idées émises à chaud. » (Dominique)
« Après le lâcher prise je suis partie, dans le délire imaginaire [...] À refaire entre amis ou avec des collègues pour créer une dynamique de groupe, partager un moment convivial. » (Mélody)




AGATHE MALLAISÉ : Anna Besse, à la Fête du livre de Bécherel : le b.a.-ba de la rencontre littéraire ​

TÉMOIGNAGE D'UNE SPECTATRICE ​— 30/03/2018

« Bécherel, le 30 mars 2018

La salle est feutrée, les fauteuils d’un bel orange. La scène est sommaire et angulaire. L’autrice, en attente, est angulaire. Les regards vont de biais. La fébrilité est à peine palpable. Démarre la lecture d’un texte, extrait de l’œuvre de l’auteure (elle refuse finalement le terme d’« autrice »). Suivent les questions du public. Rapidement, une vieille dame à l’accent anglais s’offusque d’une tournure de phrase qu’elle juge indigne : « trop grosse pour danser ».

Ici, pourtant, plus c’est gros, plus ça danse. Ça s’échaude, ça prend ses aises et ça baltringue. Peu à peu, une jubilation saisit la salle, même ceux qui restent assis ne peuvent pas s’empêcher de taper du pied en rythme et d’admirer l’aisance des valseurs amateurs.

Plusieurs fois gênée par des questions se rapportant à sa vie privée, l’auteure se défend de toute inspiration autobiographique et parle de son travail comme issu d’un « imaginaire réel ». Il ne s’agit pas de fictionnaliser une réalité qui a pu s’offrir à elle, ni de compulser des observations subjectives (ce travail-là relève de la photographie, nous dit-elle), mais bien plutôt de faire émerger d’une imagination galopante, peut-être maladive, des figures du réel. L’auteure regarde en elle pour écrire et non autour d’elle. Elle n’offre pas son regard sur le monde mais son monde à notre regard.

Nous serions à deux doigts d’une psychanalyse un peu hâtive si nous n’étions détournés par la question de la forme. Fragmentaire, lapidaire, voire elliptique, le texte a par certains passages désarçonné plusieurs lecteurs, interrogeant le sens incongru que prend la littérature quand elle est dépourvue de verbes.

C’est pourtant bel et bien dans la modernité et l’audace de l’écriture que réside l’essentielle saveur des Visages de Claire, roman tissant un astucieux canevas de portraits, inspirés par les photographies de corps morts, qu’elle a prise dans une morgue où travaille l’une de ses connaissances.

« D’une certaine manière, mon écriture leur offre une renaissance. La mort n’est pas une fin en soi. » Nous rappelant par-là même qu’écrire est une forme de lutte à mort, un instinct de survie.

Ainsi s’écrit, dans l’addition des univers mentaux des sièges orange, l’histoire d’Anna Besse, de son nouveau roman et de son précédent, L’homme qui caressait les oiseaux. Ainsi se rejoue pour chacun d’entre nous, de manière à la fois spectaculaire et intime, notre rapport à la littérature, à la façon dont elle nous aspire ou nous inspire.

Ici, on rit pas mal. Des autres. De ce que l’on reconnaît de soi dans le discours des autres. Des postures et des impostures.

Ici, on fait danser les mots et les idées, on rebat les clichés, on s’enroule dans la mauvaise foi avec délectation, on s’habille avec emphase de n’importe quoi, on entre avec fracas dans le grand Blabla.

Ici, on transcendanse la littérature avec éclat. »

Agathe Mallaisé est libraire à L'Embarcadère (Saint-Nazaire). Avec Joël Kérouanton, elle est à l'initiative de la Fête de la critique qui a lieu chaque année dans le cadre de Partir en livre (Centre national du livre).



SARAH BAZIRE : Les Hommes communiquent entre eux sans jamais se comprendre

CONTRIBUTION LORS D'UN WORKSHOP AVEC LA CLASSE PRÉPA DES BEAUX-ARTS DE NANTES-SAINT-NAZAIRE — 11/11/2018

« Entre ce que l’on pense et ce qui sort de notre bouche, entre ce qui sort de notre bouche et ce qui est entendu, entre ce qui est entendu et ce qui est compris, entre ce qui est compris et ce qui reste.

Les mots sont une suite inlassable de tentatives échouées. On tente de dire, on tente de comprendre. Même dans la même langue, on tente et on échoue.

Comment dire ?

Écrire serait-il la solution ?

Prendre le temps de réfléchir pour dire ce que l’on veut dire et réussir à le faire comprendre, et parvenir à se libérer de cette volonté de dire.

Oui mais la spontanéité est une richesse indéniable dans la communication.

Dire sans réfléchir — du moins sans trop réfléchir. Laisser la place au hasard, à l’imprévu, à la découverte. Se faire confiance et se lancer. Se laisser littéralement tomber. Pas de risque de se faire mal car le risque n’est qu’une peur. Mais la peur paralyse. Elle bloque ce que l’on a au plus profond de soi-même.

Comment dire ?

Et comment comprendre l’Autre ?

Quand on entend un mot, il y a mille façons de le comprendre. Déceler la signification profonde de chaque mot. L’intonation, le visage du locuteur, mon état d’esprit, mon humeur au moment de le comprendre, mon vocabulaire, mes connaissances, mes pensées, mon avis sont autant de paramètres qui viennent perturber la compréhension linéaire d’un mot. Un petit mot. Un tout petit mot.

Comment communiquer, alors, quand un mot sépare autant deux êtres ? Et comment l’humanité peut-elle avancer avec autant d’espace et de disparité en son sein ?

Alors disons que cette différence n’est pas un éloignement au sens péjoratif du terme et qu’au contraire elle devient richesse, laisse la place aux malentendus et aux quiproquos. Mais les incompréhensions et désaccords sont aussi sources de riches initiatives, Nuit debout en est un exemple.

Et puis, la communication, après tout, c’est du désordre.

Un entrelacement de malentendus qui donne lieu à de belles choses : la création.

Pensons au principe d‘un livre non écrit par de vraies personnes, qui présenteraient à un vrai public ce faux livre ; le public questionnerait les auteurs sur ce faux livre qu’ils n’auraient, de toute façon, jamais lu, puisqu’il n’a jamais été écrit. L’idée du Livre imaginaire.

Ce serait ça, en fait, la communication humaine.

Une suite inlassable d’histoires imaginaires que l’on ferait semblant d’avoir lues ou comprises alors que ces histoires n’ont jamais existé.

Le plus gros mensonge de l’univers.

Et le plus drôle, aussi. »

Sarah Bazire est étudiante à l‘École des Beaux-arts du Mans. Elle a écrit ce texte à partir d’une phrase du livre Le Maître ignorant, cinq leçons d’émancipation intellectuelle, de Jacques Rancière (Fayard, 1988).




LOU ET LISA : Avec « Le Livre imaginaire », les spectateurs sont aussi des acteurs

TÉMOIGNAGES DE SPECTATRICES ​— 04/10/2017

Lou
« Ici, le spectateur est directement immergé dans une sorte de plateau de télévision où l’on rencontre deux jeunes écrivaines (fausses), qui, grâce à la participation du public et à son imagination, tissent de fil en aiguille l’histoire d’un livre imaginaire. Le concept m’a immédiatement plu. Les intervenants ne manquent pas d’humour et n'hésitent pas à nous aider ou même à rebondir sur les idées de chacun. Ensuite, même si l’on se sent un peu déstabilisé dans les premières minutes, on se prend vite au jeu, et idée après idée, un scénario se crée, presque de lui-même, et c’est sans difficulté que l’on glisse sur les mots comme sur une barque tranquille. Cela m’a d’ailleurs sidérée, la facilité avec laquelle notre vraie-fausse histoire Chips, danse et cauchemars est devenue étonnamment plausible. L’improvisation des intervenants semblait avoir été planifiée tant l’intrigue paraissait réelle. Il est rare qu’une heure et demie s’écoule aussi vite, et c’est avec regret que j’ai quitté ce vrai-faux plateau. En bref, “originalité” est le maître mot de cette performance interactive et terriblement innovante. »

Lisa
« Nous avons assisté au Livre imaginaire. Une expérience nouvelle puisque le public était en interaction. J’ai eu un peu de mal à suivre le cours de l’histoire par moments... Mais en général j’ai bien aimé le concept. J’avais un peu peur que l’histoire n’avance pas, mais finalement, elle s’est bien déroulée. Le fait que le spectateur soit aussi acteur change des pièces de théâtre auxquelles on a déjà pu assister, où l’on reste assis à écouter. Ici on créait cette performance grâce à notre imagination. De plus, le jeu de l‘illustratrice et de l’auteure m’a surprise, leurs improvisations aux interventions des spectateurs étaient fascinantes, elles répondaient aisément comme si le livre existait réellement, et permettaient à l’histoire d’avancer. »

Lou et Lisa sont des lycéennes en classe de seconde


ESTHER LAURENT-BAROUX : « Le Livre imaginaire » : filiation, forme, enjeux.

EXTRAIT D'UNE CORRESPONDANCE AVEC JOËL KÉROUANTON ​— 04/08/2016
« (…) Je n’ai pas participé à toutes les expériences publiques du Livre imaginaire, notamment la dernière au Théâtre de la Ruche en juin 2016. Et c’est peut-être parce que je n’y étais pas que je me permets, ici, d’en donner un point de vue élargi.

Très vite j’ai eu le réflexe d’aller relire la critique de La Contradiction (première rencontre du Livre imaginaire au Vent se lève... ! en 2014). Et j’avais en tête aussi la rencontre sur Skype [restitution en cours d’écriture]. Parce qu’en fait je trouve qu’il y a beaucoup de similitudes entre ces différentes critiques-rencontres :

— la filiation qui vient très vite (auteur houellebecquien, thèmes beckettiens...) ;

— une histoire de mère très présente ;

— des questions entre fiction et vie réelle ;

— un alcoolisme récurrent ;

— des problématiques d’écriture que tu connais bien comme l’autofiction, ou le réemploi.

Après il y a quelque chose qui marche bien je trouve, quand tu donnes à l’auteur un passé, une réputation. Tu en fais un phénomène médiatique, et ça le fait exister de manière forte (« Malgré ce que laisserait penser sa réputation, Lefranc n’esquivera pas. »)

En fait, en lisant cette critique-là et la précédente, je me dis que bien sûr, il y a la critique en elle-même qui est intéressante, mais surtout, j’ai l’impression que tu donnes beaucoup de place et d’importance à la rencontre (« Rencontrer Lefranc, c’est rencontrer l’absence »), qui vient nourrir la critique. Je ne lis pas beaucoup de critiques littéraires, mais je n’ai pas l’impression qu’elles rendent souvent compte d’une rencontre avec un public. Voilà je te dis ça, mais je n’en tire aucune conclusion.

Il y a autre chose que j’aime bien, et qui marche pour les deux critiques que tu as déjà écrites, c’est ce balancement entre des phrases très sérieuses-poétiques, et des moments d’esclaffe totale (genre ce passage : « Cet écrivain raisonne dans l’immensité du vide qui compose nos vies. Un spectateur du théâtre de La Ruche affirmera, sans rire, que "Dogo devrait être remboursé par la Sécurité sociale, tant ce livre maintient le lecteur debout." Ou aussi, dans La Contradiction, le moment où tu racontes avec le plus grand sérieux que l’auteur s’immerge dans sa piscine de lettres). C’est drôle et ça dresse des personnages et une rencontre hauts en couleur.

Et en même temps, ça ancre les textes dans un registre un peu fantasque, pas complètement réaliste. Bon, en même temps c’est à propos d’un livre imaginaire.

Sur la filiation ensuite. Ces critiques sont parcourues de beaucoup de grands auteurs (Beckett, Houellebecq, Céline, Artaud… D’ailleurs je ne sais pas pour Beckett, mais les trois derniers sont des personnages publics hauts en couleur, controversés…. Tiens, on pourrait rajouter Genet). C’est comme s‘il y avait un arbre généalogique de ces critiques qui commençait à se dresser. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est toi ou le public qui invoque ces figures (en fait je pense que c’est plus toi), mais il y a quelque chose d’intéressant avec cette foule de fantômes qui commence à grossir et à hanter les textes.

J’aimais beaucoup les moments dialogués dans La Contradiction, et je trouve que ça manque un peu dans celle-ci. Il y a des paroles rapportées, qui sont pas mal aussi, mais les dialogues apportent plus de légèreté (peut-être qu’elle est un peu longue).»

(…) »

Esther Laurent-Baroux est plasticienne et étudiante aux Beaux-arts de Cergy-Pontoise. Elle participe aux activités du Labo littérature et se propose, dans ce texte, de mettre en réflexion les filiations, la forme et les enjeux des productions littéraires issues du Livre imaginaire.



AMANDINE GLÉVAREC : ​le blog

TÉMOIGNAGE D'UNE AUTRICE INVITÉE ​— 07/03/2019

« Inventé par Joël Kérouanton et développé par Henri Mariel du Théâtre de la Ruche, Le Livre imaginaire est un exercice d’improvisation débouchant sur l’écriture collective d’un roman qui n’existe pas. Avec l’aide de 70 lycéens, je suis devenue le temps d’une soirée Violette, auteure de 52 dimanches, livre que nous avons imaginé ensemble. Une fabuleuse expérience transposable à l’infini, et pouvant être axée sur des thèmes prédéfinis. À l’issue de la soirée, chacun écrit sa propre quatrième de couverture, puis une jaquette est inventée, un chapitre peut être écrit, et Le Livre imaginaire va rejoindre La Bibliothèque imaginaire. Un immense merci à Joël Kérouanton, à Anne Groisard et Henri Mariel du Théâtre de la Ruche, et bien entendu à mes 70 co-auteurs. » Lire la suite